SAINT BERNARD DE CLAIRVAUX

LA CONVERSION DU DÉSIR

En 1112, Bernard de Fontaines (1090-1153) entre au Nouveau Monastère de Cîteaux (Côte-d’Or). L’enthousiasme de ce jeune homme de 22 ans a entraîné à sa suite frères, cousins et amis dans l’aventure cistercienne. Pour les moines de Cîteaux, ce souffle nouveau marque l’éclosion de la plante qu’ils avaient laborieusement semée et arrosée depuis 1098. Elle ne cessera dès lors d’étendre ses rameaux dans l’Église. De cette expansion, saint Bernard est regardé comme la figure de proue. Sa forte personnalité, sa doctrine spirituelle toute de feu, son charisme de guide ont fait de lui le conseiller des grands de son époque ; il reste aujourd’hui pour tous un guide éclairé sur les chemins de Dieu.

Enfance. Bernard naquit en 1090 au château de Fontaines-lès-Dijon (Côte-d’Or). Ses parents, Tescelin et Aleth, eurent sept enfants. De son enfance et de sa jeunesse, nous savons peu de choses certaines. La biographie qu’écrivirent de lui ses amis et proches, de son vivant et à son insu, rapporte des faits légendaires qui disent surtout ce que Bernard deviendra et la façon dont il fut regardé par ses contemporains. Dame Aleth, alors enceinte de lui, le vit en songe comme un petit chien qui aboyait avec force : son fils sera un fidèle gardien de la maison du Seigneur. Une nuit de Noël, Bernard enfant vit l’Enfant Dieu naissant du sein de la Vierge : sa vie spirituelle restera profondément marquée par la contemplation du mystère de l’Incarnation et de la place de la Vierge Marie. 

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Un jeune meneur d’hommes.
 Alors que ses frères se formaient pour le métier des armes, Bernard fut envoyé étudier auprès des chanoines de Saint-Vorles, à Châtillon-sur-Seine (Côte-d’Or), études dont il profita abondamment. Sa mère mourut en 1103 alors qu’il était encore adolescent. Elle avait eu sur lui et ses frères un grand ascendant. Son souvenir sera très présent au moment où chacun se décidera pour la vie monastique. Au milieu de ses camarades jeunes nobles, il se montre différent, habité par un appel intérieur de plus en plus pressant. Devant son désir de vie monastique, sa famille tente de le détourner vers la cléricature. C’est finalement lui qui convaincra ses proches de le suivre. Déjà Bernard se montre un véritable meneur d’hommes. Quand ils se présentent à Cîteaux en 1112 ils sont, raconte-t-on, une trentaine. L’abbé Étienne Harding (1050-1134) préside à la formation de tout ce groupe. Après une première fondation en 1113 à La Ferté (Saône-et-Loire), Cîteaux envoie Bernard et douze frères fonder Clairvaux (Aube) en 1115. Le jeune abbé a 25 ans. Il était prêtre, mais on ne sait pas quand il fut ordonné. 

Le noyau d’une spiritualité cistercienne.
 Bernard n’a pas une santé robuste. Lorsque, épuisé, il doit se reposer durant un an, Guillaume, abbé bénédictin de Saint-Thierry (Marne), lui-même malade, le rejoint. Une profonde amitié se noue entre ces deux grands spirituels ; Guillaume sera le premier biographe de Bernard mais mourra avant lui. Des heures entières ils parlent de théologie spirituelle ; le Cantique des cantiques est au cœur de leurs entretiens. Ce dialogue se poursuivra à travers leurs écrits respectifs. Deux autres auteurs cisterciens formeront avec eux le noyau d’une spiritualité typiquement cistercienne : Guerric d’Igny (v. 1070-1157) et Aelred de Rievaulx (1110-1167). Dans une même recherche ardente de Dieu, chacun montre une approche très personnelle : Bernard apporte une note nuptiale, là où Guillaume se montre contemplatif ; Aelred est connu comme docteur de la charité et de l’amitié spirituelle tandis que Guerric exprime l’expérience de Dieu sous la forme de la maternité spirituelle. Les amitiés solides cultivées par Bernard tout au long de sa vie s’étendent largement au-delà du cercle cistercien. Il sait reconnaître la valeur spirituelle des personnes et faire avec elles un chemin d’élévation mutuelle vers Dieu, quand bien même leurs avis divergent. 

La naissance de l’Ordre cistercien.
 Après un début d’abbatiat difficile, Clairvaux devient rapidement le centre du rayonnement croissant de son abbé. Bernard voyage aux alentours de son abbaye, appelé par les grands du monde ou de l’Église pour régler des affaires matérielles, politiques, ramener la paix entre seigneurs… De ses déplacements, il ramène des jeunes recrues pour le service de Dieu. De nouveaux monastères sont fondés à partir de Clairvaux (Trois-Fontaines (Marne) 1118, Fontenay (Côte-d’Or) 1119, Foigny (Aisne) 1121…) tandis que Cîteaux continue à essaimer (Pontigny (Yonne) 1114, Morimond (Haute-Marne) 1115…). Le mouvement continuera tout au long de la vie de Bernard ; ce seront des fondations directes ou des affiliations de monastères existants. Des « quatre filles » de Cîteaux (les monastères de Clairvaux, Morimond, Pontigny et La Ferté, premières fondations de Cîteaux, tous situés autour de la Bourgogne), Clairvaux devient largement la plus active. À la mort de Bernard en 1153, la filiation de Clairvaux comptera plus de 160 monastères répandus dans toute la chrétienté. L’Ordre cistercien est en train de naître. Les traits fondamentaux de la vie monastique cistercienne sont alors mis par écrit. Ils manifestent l’intuition des fondateurs de Cîteaux, mais aussi l’influence de Bernard et de ses compagnons. 

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Un homme à l’influence grandissante.
 C’est un tiraillement intérieur pour celui qui se voulait éperdument moine, vaquant à Dieu seul dans la solitude du cloître, et se retrouve parcourant les routes de France d’abord, puis de l’Italie vers Rome pour étendre finalement son influence sur l’Église entière ; paradoxe d’un homme passionné de Dieu, véritable « chimère de son siècle » comme il se définira lui-même. Il ressent profondément en lui les joies et les souffrances de son temps et porte à tous les hommes, ses frères, la Parole entendue dans le secret. Son action ne sera pas toujours comprise, ni bien reçue, elle sera critiquée ou louée, couronnée de succès ou tournant à l’échec ; mais toujours elle portera la marque de l’audace prophétique, de la recherche de la vérité et de la paix. On le trouve dans des conciles et synodes régionaux, il s’occupe du différend entre le roi de France et les évêques de Paris et Sens, soutient le pape Innocent II durant le schisme d’Anaclet, réconcilie les cités de Pise et de Gênes (Italie), intervient dans les nominations d’évêques… Lorsqu’en 1144, un ancien moine de Clairvaux, Bernardo Paganelli di Montemagno, est élu Pape sous le nom d’Eugène III, Bernard est chargé par lui de prêcher la seconde croisade. Le discours de Vézelay (Yonne) le jour de Pâques (31 mars) 1146 est resté célèbre, tout comme l’échec retentissant de cette aventure, qui donnera pourtant à l’abbé de Clairvaux l’occasion de défendre les juifs de Rhénanie menacés par des fanatiques. Saint Bernard proclame en Allemagne : « Ne touchez pas aux Juifs, ils sont la chair et les os du Seigneur ! » ; « Celui qui touche à un Juif pour le tuer, c’est comme s’il touchait à Jésus lui-même ». 

Un phare dans la nuit.
 L’aura dont bénéficie Bernard le désigne pour affronter les pensées nouvelles ou hérétiques qui germent à cette époque. Dans ce domaine, il ne montre aucun empressement ; ses enseignements sont conçus comme un accompagnement de l’âme dans sa quête spirituelle, non comme une base pour les controverses doctrinales. Il ne répond pas lorsqu’il est sollicité pour prendre position contre Guillaume de Conches. Il faudra l’insistance de Guillaume de Saint-Thierry pour qu’il rédige son Traité contre les erreurs d’Abélard et accepte de relever le défi d’une confrontation publique lancée par le maître. Bernard est aussi présent au concile de Reims en mars 1148 qui condamne les thèses sur la Trinité de Gilbert de la Porrée (qui séparait de manière artificielle la nature de Dieu et ses attributs) ; il en retient l’humilité de l’évêque de Poitiers qui accepte l’avis de l’assemblée et se réconcilie avec ses dénonciateurs. L’époque de Bernard voit fleurir des mouvements divers qui allient une forme de révolte contre la société à des doctrines hérétiques dont le point central est de considérer les créatures comme mauvaises. Ces groupes, auxquels on a donné le nom générique de cathares, s’organisaient de façon plus ou moins sectaires. Lorsqu’Ebervin de Steinfeld avertit Bernard et lui demande de réfuter leurs erreurs doctrinales, l’abbé de Clairvaux insère sa réponse dans ses sermons sur le Cantique (SCt 65-66), mais aussi part prêcher dans la région de Toulouse afin de ramener les hérétiques à la foi « non par les armes, mais par les arguments ». Là, s’arrête son action envers les cathares. D’autres prendront la relève ; cisterciens, puis dominicains seront fortement impliqués dans ce combat qu’ils estimeront d’abord spirituel, là où les seigneurs locaux déraperont en répression sanglante, mêlant aux considérations doctrinales des objectifs plus politiques. 

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L’idéal d’un moine passionné de Dieu.
 Cependant ces actions extérieures de l’abbé de Clairvaux ne constituent pas – loin s’en faut – la part la plus importante de son héritage. Car Bernard est d’abord un moine, un chercheur passionné de Dieu, un père et un guide pour ceux qui s’engagent à la suite du Christ. Sur la vie religieuse de son temps, son influence est double : par sa prédication et ses écrits, il répand un souffle de ferveur renouvelée, appuyée sur une doctrine solide ; par ses interventions et son exemple, il agit au niveau des institutions. Son époque voit, pour la première fois dans l’histoire de l’Église, une diversification des modes de vie religieuse, avec l’apparition de multiples groupements de monastères. Cîteaux est l’un d’entre eux, mais aussi Cluny, Obazine, Prémontré, la Chartreuse… sans oublier les ordres de chevalerie, ces Templiers pour lesquels Bernard écrit l’Éloge de la nouvelle chevalerie. C’est dans son « Apologie » adressée à Guillaume de Saint-Thierry que l’abbé de Clairvaux dessine la vie monastique telle qu’il la conçoit, telle qu’il la répandra. Pour vivre intégralement la recherche de Dieu, Bernard pose des conditions radicales pour permettre à chaque moine de réaliser cet idéal. Rupture avec les modèles économiques et sociaux d’une époque marquée par la féodalité, pauvreté réelle et manifeste, simplicité sans précédent dans la liturgie, les ornements ou l’architecture… Tout est mis en œuvre pour favoriser l’intériorité, dans une vie fraternelle au sein d’une communauté stable qui cherche à retrouver l’authenticité de la vie selon la Règle de Saint Benoît. 

Un écrivain talentueux.
 On a écrit que Bernard avait renoncé à tout « sauf à l’art de bien écrire ». Servies par une écriture magnifique, ses œuvres se veulent d’abord pastorales. Il fraie pour ses moines, mais aussi pour les autres, un itinéraire de retour à Dieu qui emprunte le chemin que Dieu lui-même a pris à la rencontre de l’homme : le Christ, Verbe fait chair dans le temps, Verbe qui visite l’âme assoiffée de Lui, Verbe attendu dans l’espérance. C’est d’expérience que Bernard parle : la sienne, celle de ses lecteurs, celle qu’il décrypte dans les Livres Saints devenus comme son milieu naturel. Son enseignement est incarné, intégré dans la vie. Il est lecture de la Parole divine dans l’existence réelle des hommes, de chaque âme individuelle et de toutes les âmes unies en Église ; chemin de conversion qui ré-ordonne l’homme tout entier dans le désir même de Dieu. 

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Une intense dévotion mariale.
 Sur la route qui mène au Christ, Marie, Mère du Fils de Dieu, occupe une place primordiale. La Sainte Vierge accomplit en sa personne les prophéties qui l’annonçaient ; toute pure, toute libre dans son consentement, intimement associée à son Fils, elle est pour nous le canal des grâces divines. Saint Bernard est l’auteur de sermons sur Marie, de la prière du Memorare (« Souvenez-vous, ô très miséricordieuse Vierge Marie, qu'on n'a jamais entendu dire qu'aucun de ceux qui ont eu recours à votre protection, imploré votre assistance et réclamé votre intercession, ait été abandonné. Animé d'une pareille confiance, ô Vierge des vierges, ô ma Mère, j'accours, je viens à vous, et gémissant sous le poids de mes péchés, je me prosterne à vos pieds. Ô Mère du Verbe Incarné, ne méprisez pas mes prières, mais écoutez-les favorablement et daignez les exaucer. Amen ») et d’une prière appelant à la confiance, mise en musique à l’époque contemporaine par la Communauté de l’Emmanuel (« Regarde l’étoile, invoque Marie »). Bernard meurt à Clairvaux le 20 août 1153 à l’âge de 63 ans. Canonisé le 18 janvier 1174 par Alexandre III, il a été déclaré Docteur de l'Église par Pie VIII par décret du 17 juillet 1830. On le fête le 20 août.

 

Compléments

Les œuvres de Bernard. 
- Les homélies « à la louange de la Vierge Mère » sont le jaillissement de sa dévotion personnelle pour Marie ; écrites dans sa jeunesse (avant 1125), au cours d’une période de maladie, elles portent déjà tous les traits essentiels de sa doctrine mariale. - Les « sermons pour l’année liturgique » accompagnent le moine à travers les temps et les fêtes de l’année : du désir ardent et de l’attente de la venue du Christ (Avent) à l’accomplissement en soi-même du mystère du Christ (mort de Dom Humbert) en passant par le Carême, sacrement du temps présent qui ouvre un espace de conversion et d’espérance (sermons sur le psaume 90), le temps pascal, les fêtes de Marie et des saints... Quelques « sermons variés » nous sont aussi parvenus à part. Il faut aussi mentionner les « sermons divers », « sentences », « paraboles », souvent simples notes, qui nous donnent d’assister « en direct » aux exhortations de Bernard. - Dans les « sermons sur le Cantique des cantiques », Bernard entraîne ses moines sur la voie de l’union mystique avec le Verbe-Époux. - Trois traités de jeunesse avaient préparé les écrits de la maturité : le « traité des degrés de l’humilité et de la superbe » montre, à partir du chapitre 7 de la Règle de Saint Benoît, comment l’humilité est la voie qui conduit à la vérité ; le « traité de l’amour de Dieu » expose pourquoi et comment il faut aimer Dieu ; le « traité de la grâce et du libre arbitre » articule grâce divine et liberté humaine. Humilité-vérité, amour, liberté : ces trois thèmes seront déployés à travers toute son œuvre. - Le « traité de la conversion » suit pas à pas les étapes de la conversion, au rythme des béatitudes, et analyse le rôle de la raison, de la volonté et de la mémoire. - Sur le plan monastique, le « traité du précepte et de la dispense » répond à une question d’observance de la Règle de saint Benoît en établissant les bases du discernement spirituel. L’« Apologie à Guillaume de Saint-Thierry » dessine les traits principaux de la vie monastique. L’« Éloge de la nouvelle chevalerie » justifie la vocation singulière des Templiers et offre un itinéraire spirituel à travers la géographie de la Terre Sainte. - Le traité « du baptême », celui « contre les erreurs d’Abélard » sont parfois édités dans le corpus des « Lettres » que Bernard a lui-même préparé pour la diffusion. Elles témoignent de l’intense activité de l’abbé de Clairvaux au service des âmes et de l’Église. - Dans le domaine de l’hagiographie, il faut signaler la « Vie de Saint Malachie », évêque irlandais, ami de Bernard, qui mourut à Clairvaux. 
- Bernard fut aussi sollicité pour coordonner la réforme liturgique cistercienne, ce qui nous a donné son « prologue à l’antiphonaire », auquel on peut joindre l’« office de Saint Victor » qui lui avait été demandé par Guy, abbé de Montiéramey. - Au pape Eugène III, son ancien disciple, l’abbé de Clairvaux adresse les livres de « la Considération », précieux conseils à un nouveau pape, mais surtout vaste contemplation du mystère de l’Église et du mystère du Christ, du mystère de Dieu.   

Enseignement du pape Benoît XVI sur saint Bernard de Clairvaux (audience générale du 21 octobre 2009).
 
Chers frères et sœurs, 
Aujourd'hui je voudrais parler de saint Bernard de Clairvaux, appelé le dernier des Pères de l'Église, car au XIIe siècle, il a encore une fois souligné et rendue présente la grande théologie des pères. Nous ne connaissons pas en détail les années de son enfance ; nous savons cependant qu'il naquit en 1090 à Fontaines en France, dans une famille nombreuse et assez aisée. Dans son adolescence, il se consacra à l'étude de ce que l'on appelle les arts libéraux – en particulier de la grammaire, de la rhétorique et de la dialectique – à l'école des chanoines de l'église de Saint-Vorles, à Châtillon-sur-Seine, et il mûrit lentement la décision d'entrer dans la vie religieuse. Vers vingt ans, il entra à Cîteaux, une fondation monastique nouvelle, plus souple par rapport aux anciens et vénérables monastères de l'époque et, dans le même temps, plus rigoureuse dans la pratique des conseils évangéliques. Quelques années plus tard, en 1115, Bernard fut envoyé par saint Étienne Harding, troisième abbé de Cîteaux, pour fonder le monastère de Clairvaux. C'est là que le jeune abbé (il n'avait que vingt-cinq ans) put affiner sa propre conception de la vie monastique, et s'engager à la traduire dans la pratique. En regardant la discipline des autres monastères, Bernard rappela avec fermeté la nécessité d'une vie sobre et mesurée, à table comme dans l'habillement et dans les édifices monastiques, recommandant de soutenir et de prendre soin des pauvres. Entre temps, la communauté de Clairvaux devenait toujours plus nombreuse et multipliait ses fondations. 
Au cours de ces mêmes années, avant 1130, Bernard commença une longue correspondance avec de nombreuses personnes, aussi bien importantes que de conditions sociales modestes. Aux multiples Lettres de cette période, il faut ajouter les nombreux Sermons, ainsi que les Sentences et les Traités. C'est toujours à cette époque que remonte la grande amitié de Bernard avec Guillaume, abbé de Saint-Thierry, et avec Guillaume de Champeaux, des figures parmi les plus importantes du XIIe siècle. A partir de 1130, il commença à s'occuper de nombreuses et graves questions du Saint-Siège et de l'Église. C'est pour cette raison qu'il dut sortir toujours plus souvent de son monastère, et parfois hors de France. Il fonda également quelques monastères féminins, et engagea une vive correspondance avec Pierre le Vénérable, abbé de Cluny, dont j'ai parlé mercredi dernier. Il dirigea surtout ses écrits polémiques contre Abélard, le grand penseur qui a lancé une nouvelle manière de faire de la théologie en introduisant en particulier la méthode dialectique-philosophique dans la construction de la pensée théologique. Un autre front sur lequel Bernard a lutté était l'hérésie des Cathares, qui méprisaient la matière et le corps humain, méprisant en conséquence le Créateur. En revanche, il sentit le devoir de prendre la défense des juifs, en condamnant les vagues d'antisémitisme toujours plus diffuses. C'est pour ce dernier aspect de son action apostolique que, quelques dizaines d'années plus tard, Ephraïm, rabbin de Bonn, adressa un vibrant hommage à Bernard. Au cours de cette même période, le saint abbé rédigea ses œuvres les plus fameuses, comme les très célèbres Sermons sur le Cantique des Cantiques. Au cours des dernières années de sa vie – sa mort survint en 1153 – Bernard dut limiter les voyages, sans pourtant les interrompre complètement. Il en profita pour revoir définitivement l'ensemble des Lettres, des Sermons, et des Traités. Un ouvrage assez singulier, qu'il termina précisément en cette période, en 1145, quand un de ses élèves Bernardo Paganelli, fut élu Pape sous le nom d'Eugène III, mérite d'être mentionné. En cette circonstance, Bernard, en qualité de Père spirituel, écrivit à son fils spirituel le texte De Consideratione, qui contient un enseignement en vue d'être un bon Pape. Dans ce livre, qui demeure une lecture intéressante pour les Papes de tous les temps, Bernard n'indique pas seulement comment bien faire le Pape, mais présente également une profonde vision des mystères de l'Église et du mystère du Christ, qui se résout, à la fin, dans la contemplation du mystère de Dieu un et trine : « On devrait encore poursuivre la recherche de ce Dieu, qui n'est pas encore assez recherché », écrit le saint abbé, « mais on peut peut-être mieux le chercher et le trouver plus facilement avec la prière qu'avec la discussion. Nous mettons alors ici un terme au livre, mais non à la recherche » (XIV, 32 : Patrologie Latine 182, 808), à être en chemin vers Dieu. 
Je voudrais à présent m'arrêter sur deux aspects centraux de la riche doctrine de Bernard : elles concernent Jésus-Christ et la Très Sainte Vierge Marie, sa Mère. Sa sollicitude à l'égard de la participation intime et vitale du chrétien à l'amour de Dieu en Jésus-Christ n'apporte pas d'orientations nouvelles dans le statut scientifique de la théologie. Mais, de manière plus décidée que jamais, l'abbé de Clairvaux configure le théologien au contemplatif et au mystique. Seul Jésus – insiste Bernard face aux raisonnements dialectiques complexes de son temps – seul Jésus est « miel à la bouche, cantique à l'oreille, joie dans le cœur (mel in ore, in aure melos, in corde iubilum) ». C'est précisément de là que vient le titre, que lui attribue la tradition, de Doctor mellifluus : sa louange de Jésus Christ, en effet, « coule comme le miel ». Dans les batailles exténuantes entre nominalistes et réalistes – deux courants philosophiques de l'époque – dans ces batailles, l'Abbé de Clairvaux ne se lasse pas de répéter qu'il n'y a qu'un nom qui compte, celui de Jésus le Nazaréen. « Aride est toute nourriture de l'âme », confesse-t-il, « si elle n'est pas baignée de cette huile ; insipide, si elle n'est pas agrémentée de ce sel. Ce que tu écris n'a aucun goût pour moi, si je n'y ai pas lu Jésus ». Et il conclut : « Lorsque tu discutes ou que tu parles, rien n'a de saveur pour moi, si je n'ai pas entendu résonner le nom de Jésus » (Sermones in Cantica Canticorum XV, 6 : Patrologie Latine 183, 847). En effet, pour Bernard, la véritable connaissance de Dieu consiste dans l'expérience personnelle et profonde de Jésus Christ et de son amour. Et cela, chers frères et sœurs, vaut pour chaque chrétien : la foi est avant tout une rencontre personnelle, intime avec Jésus, et doit faire l'expérience de sa proximité, de son amitié, de son amour, et ce n'est qu'ainsi que l'on apprend à le connaître toujours plus, à l'aimer et le suivre toujours plus. Que cela puisse advenir pour chacun de nous ! 
Dans un autre célèbre Sermon le dimanche entre l'octave de l'Assomption, le saint Abbé décrit en termes passionnés l'intime participation de Marie au sacrifice rédempteur du Fils. « Ô sainte Mère, – s'exclame-t-il – vraiment, une épée a transpercé ton âme !... La violence de la douleur a transpercé à tel point ton âme que nous pouvons t'appeler à juste titre plus que martyr, car en toi, la participation à la passion du Fils dépassa de loin dans l'intensité les souffrances physiques du martyre » (14 : Patrologie Latine 183, 437-438). Bernard n'a aucun doute : « per Mariam ad Iesum », à travers Marie, nous sommes conduits à Jésus. Il atteste avec clarté l'obéissance de Marie à Jésus, selon les fondements de la mariologie traditionnelle. Mais le corps du Sermon documente également la place privilégiée de la Vierge dans l'économie de salut, à la suite de la participation très particulière de la Mère (compassio) au sacrifice du Fils. Ce n'est pas par hasard qu'un siècle et demi après la mort de Bernard, Dante Alighieri, dans le dernier cantique de la Divine Comédie, placera sur les lèvres du « Doctor mellifluus » la sublime prière à Marie : « Vierge Mère, fille de ton Fils, / humble et élevée plus qu'aucune autre créature / terme fixe d'un éternel conseil... » (Paradis XXXIII, v. 1ss).
Ces réflexions, caractéristiques d'un amoureux de Jésus et de Marie comme saint Bernard, interpellent aujourd'hui encore de façon salutaire non seulement les théologiens, mais tous les croyants. On prétend parfois résoudre les questions fondamentales sur Dieu, sur l'homme et sur le monde à travers les seules forces de la raison. Saint Bernard, au contraire, solidement ancré dans la Bible, et dans les Pères de l'Église, nous rappelle que sans une profonde foi en Dieu alimentée par la prière et par la contemplation, par un rapport intime avec le Seigneur, nos réflexions sur les mystères divins risquent de devenir un vain exercice intellectuel, et perdent leur crédibilité. La théologie renvoie à la « science des saints », à leur intuition des mystères du Dieu vivant, à leur sagesse, don de l'Esprit Saint, qui deviennent un point de référence de la pensée théologique. Avec Bernard de Clairvaux, nous aussi nous devons reconnaître que l'homme cherche mieux et trouve plus facilement Dieu « avec la prière qu'avec la discussion ». À la fin, la figure la plus authentique du théologien et de toute évangélisation demeure celle de l'apôtre Jean, qui a appuyé sa tête sur le cœur du Maître. 
Je voudrais conclure ces réflexions sur saint Bernard par les invocations à Marie, que nous lisons dans une belle homélie. « Dans les dangers, les difficultés, les incertitudes – dit-il – pense à Marie, invoque Marie. Qu'elle ne se détache jamais de tes lèvres, qu'elle ne se détache jamais de ton cœur ; et afin que tu puisses obtenir l'aide de sa prière, n'oublie jamais l'exemple de sa vie. Si tu la suis, tu ne te tromperas pas de chemin ; si tu la pries, tu ne désespéreras pas ; si tu penses à elle, tu ne peux pas te tromper. Si elle te soutient, tu ne tombes pas ; si elle te protège, tu n'as rien à craindre ; si elle te guide, tu ne te fatigues pas ; si elle t'est propice, tu arriveras à destination... » (Homilia II super « Missus est », 17 : Patrologie Latine 183, 70-71). 

(D’après https://w2.vatican.va/content/benedict-xvi/fr/audiences/2009/documents/hf_ben-xvi_aud_20091021.html)

Une monialede l'Abbaye de Rieunette

  

Source - Notre histoire avec Marie